Ramesh Balsekar

Sans le savoir vous êtes déjà chez vous

Les souffrances les plaisirs et les tourments qui surviennent font partie de la vie. Quand vous êtes capable de les accepter comme tels, sans être en proie à l’orgueil, à la culpabilité et à la haine, vous les voyez tels qu’ils sont, c'est-à-dire quelque chose qui apparaît et disparaît. Comme cela a souvent été décrit, ils sont comme les vagues sur l’océan, un coup de vent arrive, une vague se forme et s’il y a une tempête, les vagues deviennent alors plus hautes. Que ce coup de vent se produise, ou que cette tempête se déclenche, ne dépend pas de vous. Alors dites moi Thod ! Pourquoi est-ce que cela vous inquiète ? Le fait de ne pas avoir de pouvoir sur les événements de votre vie vous effraye t-il ? Est-ce parce que vous sentez que vous n’aurez pas le contrôle de votre vie ? Que vous ne savez pas ce qui peut arriver demain ? Oui. Cela vous fait peur ? Je ne sais pas ce que je vais faire demain. Je n’ai pas de contrôle sur ma vie, je ne sais pas ce que je vais faire demain. Mais jusqu’ici Thod, n’avez-vous jamais su ce que vous allez faire le lendemain ? Pour moi, le mental pensant est parfois plus efficace que le mental pragmatique.

Voilà où je voulais en venir, le mental pensant, celui qui analyse sans cesse, vous voyez ! Il se dit : « Je ne veux que les bonnes choses ». Et si vous êtes un homme bon il déclare : «Je ne veux que ce qui est juste, pas nécessairement ce qui est bon pour moi »...

Le libre arbitre

Si vous déclarez que l’être humain a son libre arbitre, assurément l’être humain est doté d’intelligence, il a assez d’intelligence pour envoyer un homme sur la lune. Personne ne peut nier que l’homme ait de l’intelligence. Mais si vous dites qu’il dispose également du libre arbitre alors il devrait savoir ce qui est bon pour lui et ce qui ne l’est pas.

S’il a l’intelligence et le libre arbitre de faire ce qu’il pense devoir faire, alors pourquoi a-t-il réduit le monde à l’état de chao dans lequel il se trouve ?

Si l’être humain a son libre arbitre et qu’il a l’intelligence de distinguer ce qui est bon pour lui de ce qui ne l’est pas, pourquoi le monde est-il dans cet état ? Cela signifie simplement qu’il a de l’intelligence mais qu’il ne sait pas l’utiliser à bon escient.

En d’autre terme, il n’a pas de libre arbitre sinon il n’aurait pas mis le monde dans cet état. Si l’homme dit qu’il a la responsabilité de ce monde et que par conséquent il peut en faire ce qu’il en veut, alors pourquoi l’a-t-il mené à cet état chaotique actuel ?

Est-ce que cela signifie qu’il n’a aucun libre arbitre et qu’il ne fait que réagir selon son conditionnement et sa programmation ?

Oui, oui, si l’être humain n’a pas de libre arbitre comment agit-il ? Je réponds à cela qu’il n’agit pas. Ce qu’il pense être son action n’est que pure réaction du cerveau à une donnée

entrée « input » dans cet instrument à la programmation unique, ou ordinateur qu’est l’être humain.

Autrement dit, mon concept, c’est que l’être humain n’est rien de plus qu’un objet dans la manifestation. Une espèce particulière d’objet qui, avec les autres espèces d’objets constituent la totalité des objets dans la totalité de la manifestation.

Fondamentalement, qu’est-ce que la manifestation ? Selon moi, la manifestation est une totalité d’objets d’espèces différentes, objets terrestres, objets aquatiques, objets aériens et les êtres humains constituent eux aussi une espèce particulière d’objets. Quelle espèce, Je dirais qu’il s’agit d’une espèce d’objet programmé d’une manière unique ou d’un ordinateur programmé de façon spécifique.

Donc vous dites que tout est pré-établi depuis le début, dès son arrivée en ce monde ?

Permettez-moi de continuer. D’après moi, l’être humain est un ordinateur programmé de manière unique, à travers lequel fonctionne la source ou énergie impersonnelle ou conscience quelque soit le nom que vous voulez donner à la source. Utilisons le mot énergie, l’énergie primordiale. Donc, cette énergie primordiale agit par l’intermédiaire de l’ordinateur humain, programmé de façon unique, exactement de la même manière que vous utilisez votre ordinateur.

Comment utilise t-on un ordinateur ? On entre une donnée et, l’ordinateur étant programmé n’a pas d’autre choix que celui de produire une résultante « output » conforme à sa programmation. C’est exactement ce qui arrive dans le cas de l’être humain.

La donnée entrée est une pensée qui lui vient à l’esprit. De plus, il n’a aucun pouvoir sur la nature de la pensée suivante. Une pensée qui surgit est une donnée sur laquelle l’être humain n’a aucun contrôle, de même il existe d’autres sortes de données entrantes qui émergent des sens. Vous voyez quelque chose, quelque chose est vu, entendre, sentir, goûter ou toucher, en fonction des sens. Ce qui sera vu, entendu ou autre, ne dépend pas de vous. Cela constitue la donnée entrante à laquelle le cerveau réagit. Il en résulte une réaction. La réaction du cerveau à cette donnée entrante, sur laquelle il n’a aucun contrôle, et qui est conforme à une programmation sur laquelle il ne peut rien, et ce que cet être appelle : « son action », produite d’après son libre arbitre, vous voyez !

Donc, si ce qu’il appelle son action n’est purement que la réaction du cerveau à une entrée de données sur laquelle il n’a aucun contrôle et qui est fonction d’une programmation sur laquelle il n’a pas de pouvoir non plus, alors comment peut-il vraiment dire que son action est la sienne.

Alors, qu’est donc cet être humain qui dit : « C’est mon action ». C’est ce qu’on connaît généralement comme l’ego qui est associé à chaque organisme corps-mental humain. L’ego est créé par la source, à travers ce que j’appelle l’hypnose divine.

Cet ego est le produit de l’identification à un organisme corps-mental particulier, ayant le sentiment d’être personnellement l’auteur de ses actions.

C’est donc l’ego qui revendique, comme son action, la réaction naturelle du cerveau à l’entrée d’une donnée sur laquelle il n’a aucun pouvoir et qui s’effectue selon la programmation de l’organisme corps-mental sur laquelle il n’a pas plus de pouvoir. Par conséquent, où est le libre arbitre ? Ensuite, si vous me demandez ce que vous dites là signifie t-il qu’il n’y a pas de libre arbitre ? Je répondrai aussi, il y a un libre arbitre, mais seulement en apparence.

Que signifie vraiment avoir son libre arbitre ? Finalement, en dernière analyse, qu’appelleriez-vous libre arbitre ? Vous me répondriez inévitablement, le libre arbitre implique que je puisse prendre toutes les décisions que je veux dans des circonstances données. C’est mon libre arbitre de pouvoir faire un choix entre plusieurs alternatives. C’est de cette liberté de choix là dont parle l’être humain, c'est-à-dire la décision, l’autorité, le pouvoir de décider selon mon libre arbitre. Et cette décision, dira t-il, est un choix particulier entre plusieurs alternatives. Je fais un choix entre plusieurs possibilités. Cela ne signifie t-il pas que mon choix vient de mon libre arbitre ? Je dirais : « oui », de votre libre arbitre, mais de quoi dépend votre choix ? Comment faites-vous votre choix ? Comment sélectionnez-vous une chose entre plusieurs alternatives ?

Cette sélection se fait selon votre compréhension. Cette compréhension est la totalité de ce que j’appelle la programmation. Par programmation, je veux dire que vous n’avez pas eu le choix, de naître de parents particuliers ni donc le choix de vos gènes ou celui de l’ADN spécifique à cet objet que vous appelez vous-même. Tout ceci fait partie de la programmation.

L’autre partie de la programmation se déroule ainsi : tout comme vous n’avez pas pu choisir de naître de parents particuliers, vous n’avez pas eu le choix non plus de naître de ces parents particuliers, dans un environnement spécifique, dans lequel cet être humain que vous êtes, a été conditionné dès le premier jour ; conditionnement familial, conditionnement social, de l’école, de l’église ou du temple. Ce conditionnement signifie : savoir ce qui est bon pour vous et ce qui ne l’est pas. Et, par conséquent, il prescrit ce que vous devez faire ou ne pas faire. Et c’est en fonction de ce conditionnement que vous faites vos choix ; la lecture est un conditionnement, parler à vos parents ou parler à vos enseignants en est un autre. Que vous écoutiez ou parliez à un prêtre est aussi un conditionnement.

Donc, cet ADN unique qui vous caractérise et votre conditionnement environnemental constitue ce que j’appelle votre programmation. Les choix que vous faites, d’après ce que vous appelez votre libre arbitre, sont issus de cette programmation sur laquelle vous n’avez aucun pouvoir.

J’insiste à nouveau, ce que vous appelez faire un choix, selon votre libre arbitre, s’avère, après investigation, être en réalité issu d’une programmation inhérent à cet ADN et à votre conditionnement sur lesquels vous n’avez aucun pouvoir.

Par conséquent, si vous basez vos décisions sur ce qui est totalement indépendant de votre volonté, est-ce vraiment du libre arbitre, vous comprenez ?

Mettons cela en perspective. Tout d’abord, qu’est ce que cela implique ? Si vous me demandez, alors je n’ai pas de libre arbitre, je dirais si. Vous avez le libre arbitre de faire tout ce que vous aimez, tous les choix que vous voulez, de prendre toutes les décisions que vous pensez devoir prendre. Mais, sur quoi repose cette décision ? Elle repose sur une programmation hors de votre contrôle. De ce fait, vous avez un libre arbitre. Je dirais « oui » vous avez un libre arbitre mais cette liberté de choix que vous pensez avoir n’est pas authentique. C’est une contrefaçon. Pourquoi est-ce que je parle de contrefaçon ?

Je vous donne un exemple. Supposons que vous alliez dans le grenier d’une vieille maison dont vous êtes propriétaire et dont vous avez hérité de vos parents et de vos grands parents. Dans ce grenier, vous trouvez une vieille boîte dans laquelle vous découvrez une liasse de billets. Vous la prenez et la tenez dans les mains. Avez-vous ou non ces billets dans les mains ? Bien sûr que vous les avez. Le lendemain vous allez à la banque où vous apprenez que ces billets sont faux. Avez-vous bien une liasse de billets en main ? Oui mais après examen vous découvrez que ces billets sont faux.

De même, avez-vous un libre arbitre ? Bien sûr, mais après analyse, vous comprenez que ce libre arbitre est une contrefaçon, car ce sur quoi il repose est entièrement en dehors de votre pouvoir. Alors, qui contrôle votre libre arbitre ?

Ce pouvoir qui est à l’origine de votre programmation, qui est la source, la conscience, l’énergie ou Dieu, appelez-le comme vous le voulez...

La responsabilité

L’être humain se considère comme un être responsable doué de libre arbitre et d’intelligence.

Sur ce problème de la responsabilité, je vous pose à nouveau la question : « Si l’être humain possède effectivement intelligence, libre arbitre et le sens des responsabilités, pourquoi a-t-il mis le monde dans cet état ? ».

Même en faisant un gros effort d’imagination, l’être humain ne peut pas dire que le monde aujourd’hui va très bien. Il suffit d’écouter les nouvelles. Il n’y a que de mauvaises nouvelles du monde. C’est l’état des choses que l’être humain a créé avec son libre arbitre, son intelligence et son sens des responsabilités.

Ou alors vous allez dire : « Non je n’ai pas créé ce monde qui est dans un si mauvais état ». Trouvez la réponse, avez-vous créé ce monde ou bien vous ne l’avez pas créé ou bien, vous avez créé ce monde chaotique et mauvais en toute conscience.

Le bien et le mal

La question se pose alors, pourquoi Dieu a-t-il créé des Hitlers en même temps que des Mères Thérésa, des Jésus Christ et des Ramana Maharshi ? Pourquoi Dieu a-t-il créé le bien et le mal ?

« Le bien je peux l’accepter », dit l’être humain. Mais pourquoi le mal ? Je répondrais ainsi : si vous dites à Dieu de ne créer que le bien et pas le mal, alors vous limitez le pouvoir de Dieu ou de la source. Comment pouvez vous restreindre le pouvoir de la source de créer tout ce qu’elle veut ? Autrement dit, la création, la manifestation et son fonctionnement qui sont la vie telle que nous la connaissons, sont essentiellement et fondamentalement basés sur des opposés interconnectés. Il n’y a jamais eu un moment sur terre où les deux opposés interconnectés n’existaient pas simultanément.

Le bien et le mal ?

Le bien et le mal, Adam et Eve, le long et le court, ce que l’on aime et ce que l’on n’aime pas. La vie telle que nous la connaissons est fondée depuis toujours et en permanence sur l’existence d’opposés interconnectés. Et quand l’être humain demande pourquoi ceci et pourquoi pas cela, c’est parce qu’il n’accepte pas ce principe fondamental.

J’ai l’impression que nous avons un gros problème avec cela ?

Uniquement parce que vous êtes incapable d’accepter le mauvais avec le bon et le mal avec le bien. C’est parce que vous refusez d’attribuer à Dieu la responsabilité d’avoir créé quelque chose de mauvais, que vous avez crée un Satan, voyez vous ! Dieu ne peut créer que de bonnes choses, c’est Satan qui crée les mauvaises, auquel cas Dieu n’est pas tout puissant voyez-vous ! Tandis que ma conception fondamentale est l’Advaïta ou Non-dualité ; Il y a une source sans second, et tout ce qui apparaît doit provenir d’elle, le bien comme le mal, à la fois le beau comme le laid.

Les opposés inter-connectés

La vie, en d’autre terme, le fonctionnement de la manifestation, repose sur l’existence simultanée d’opposés interconnectés.

La vie et le fait de vivre, le fonctionnement de la manifestation sont basés sur la dualité. La vie s’écoule dans la dualité et, quand l’être humain n’accepte pas cette dualité, il choisit un des opposés contre l’autre ; seulement le beau et pas le laid, seulement le bien et pas le mal. De ce fait, il est malheureux parce qu’il émet un jugement. Il désire ceci sans cela. Tandis qu’en réalité, les opposés interconnectés constituent le fondement de la vie. L’être humain est malheureux parce qu’il juge sans cesse, une chose est bonne et l’autre mauvaise, et il ne veut que la bonne, ou bien, une chose est belle et l’autre est laide et il n’accepte que celle qui est belle.

En d’autres termes, et selon ma conception, la base de la vie et le fonctionnement de la manifestation reposent sur la dualité, les opposés interconnectés. Hors, en choisissant les uns ou les autres, l’être humain vie, non pas dans la dualité mais dans le dualisme. Je répète , mon concept, la dualité est ce qui existe, mais choisir entre deux opposés, c’est le dualisme. Alors, quelle différence y a-t-il entre l’homme ordinaire et le sage ? C’est très simple, le sage accepte

la dualité de la vie, l’homme ordinaire ne l’accepte pas et préfère vivre dans le dualisme en désirant une chose à l’exclusion d’une autre, ce qui n’est pas possible. Donc, il est malheureux la plupart du temps.

Je le répète, le sage accepte la dualité de la vie, et cette acceptation inclut qu’il y ait parfois des joies, parfois des désagréments, parfois des plaisirs ou alors des souffrances. Donc le sage accepte les uns comme les autres sachant que ni les uns, ni les autres ne durent éternellement.

Le changement ou l’impermanence est la seule chose qui soit constante ou permanente dans la vie.

Donc, que du bonheur ou de la souffrance survienne chez le sage ne fait aucune différence puisqu’il les accueille de façon égales, contrairement à l’homme ordinaire qui refuse l’adversité et devient alors malheureux...

Péché et culpabilité

L’action personnelle constitue la base du péché et de la vertu, n’est ce pas ? Tu accomplis une action et elle est jugée bonne ou mauvaise. Si elle est jugée mauvaise, j’ai alors commis un péché et si elle est jugée bonne, j’acquière un mérite. L’idée de base étant, je suis celui qui agit et, de ce fait, je suis responsable de mes actions. Quelque part, la haut, Dieu est assis en face d’un ordinateur, probablement surpuissant, et il établit la liste de tous mes péchés et de tous mes mérites. Puis il décide finalement que la totalité de mes péchés dépasse de loin celles de mes mérites et que je dois donc être envoyé en enfer. Tandis que si on accepte le fait que personne n’est celui qui agit, ni vous ni moi, ni personne d’autre, ce qui revient à dire, accepter la dualité, accepter que l’être humain ne soit qu’un simple instrument ou un ordinateur par l’intermédiaire duquel la source elle-même crée les actions sensées se produire, alors on peut se demander : « que m’apporte cette acceptation ? C’est une bonne question ! Si je suis capable d’accepter le fait que je ne suis pas la personne qui agit et que personne n’est celui qui agit, et que toutes les actions qui se produisent à travers un organisme corps-mental quel qu’il soit sont l’oeuvre divine, un phénomène créé par la source de sa propre volonté, alors toute action qui se produit n’est pas mon action. Si ce n’est pas mon action alors comment pourrais-je commettre un péché ? Comment pourrais-je jamais être coupable de péché ? Pour en revenir à cette expression de volonté divine ou volonté de la source, si celle-ci ne convient pas parcequ’elle introduit une entité, vous pouvez alors dire : « Tout ce qui arrive se produit du fait d’une loi cosmique. Il est impossible à l’être humain de comprendre la finalité de cette loi parcequ’une loi cosmique embrasse l’éternité. Elle n’a ni commencement ni fin, comprenez-vous ! Finalement que m’apporte cette compréhension ? Si je l’accepte alors d’accord, je serai peut-être considéré comme un sage, mais quel est le bénéfice d’être un sage dans la vie ? Pourquoi deviendrai-je un sage ? Pour la seule raison que l’homme ordinaire qui vit dans le dualisme est malheureux la plupart du temps. Mais, dès qu’à l’instar du sage, vous acceptez pleinement la dualité, la plus grande partie de votre tourment se dissipe. La plupart de vos souffrances reposent surtout sur le poids de la culpabilité que l’être humain porte en lui. Sur quoi repose cette culpabilité ? Quel est ce fardeau qui assombrit et accable le mental ?

Ce poids accablant que l’être humain traîne avec lui et par conséquent cet être humain est malheureux, c’est le poids du péché et de la culpabilité, le péché de la haine et de la jalousie...

L'acceptation

Dans l’acceptation totale, c'est-à-dire si vous êtes capable d’accepter la non-dualité et le fait que tout ce qui arrive n’est pas l’action d’un être humain, les effets de la source à travers un organisme corps mental humain, selon ce qui est sensé se produire, vous pouvez vous demander : « Mais comment l’acceptation de tout ceci me libérera de ce terrible poids intérieur ? C’est là une question essentielle.

Et bien, cela se passe ainsi. Même si je suis totalement convaincu que ni moi ni personne d’autre ne somment celui qui agit, les actions continueront néanmoins de se produire. Une action se produit par l’intermédiaire de cet organisme corps-mental que la société accepte en disant : « L’action de Ramesh est très bonne, il a aidé beaucoup de gens et nous pouvons donc avoir de l’estime pour lui ». Cette approbation de la société est une donnée que reçoit cet organisme corps-mental. Son cerveau réagit à cette donnée élogieuse en se disant : « Je suis apprécié par la société, et un sentiment de plaisir monte en lui. Mais sachant que ce n’est pas mon action qui a provoqué cet éloge, comment la fierté pourrait-elle

survenir ? Ce que je veux dire, c’est qu’il y a participation à la vie et que cette participation, dans ce cas précis, m’a procuré un sentiment de plaisir sans aucun orgueil.

Passons d’une extrême à l’autre. Par exemple une action se produit par l’intermédiare de cet organisme corps mental et elle blesse quelqu’un , ou n’est pas acceptable selon les critère de la société qui la condamne. Cette condamnation par la société fait réagir le cerveau à cette donnée et un sentiment de regret monte en lui. Mais sachant que ce n’est pas son action qui a été désapprouvée ou condamnée par la société, comment la culpabilité pourrait-elle survenir ? Dans le premier cas un sentiment de plaisir s’est produit mais sans une sentation d’orgueil et dans le cas présent, un sentiment de regret se manifeste, mais sans culpabilité. Prenons un autre processus semblable. Supposons qu’une action du même ordre survienne par le canal de votre organisme corps mental. Elle me blesse, le mal est fait. Cependant comme je sais que ce n’est pas votre action qui m’a blessé mais une action issue de la volonté divine et de la source effectue à travers cet organisme corps-mental, comment puis-je vous haïr ? Qui pourrais-je haïr ? Puisque je sais que vous ne pouvez accomplir aucune action. En réalité, une action est produite à travers cet organisme corps-mental auquel vous êtes identifié, comment pourrais-je alors vous haïr ou être jaloux de vous ? Mais arriver à un tel degré d’acceptation est très difficile, c’est comme Jésus qui crie de douleur sur la croix ? C’est juste, s’il était facile d’accepter cela, tout le monde serait un sage. Et si tout le monde est un sage, la vie, telle que nous la connaissons ne peut pas se produire. Ce que je veux dire, c’est que l’acceptation de cela , même ça, n’est pas en votre pouvoir. L’acceptation ne se produit que si c’est la volonté de Dieu et la distinée de cet organisme corps-mental particulier. L’acceptation n’aura lieu que si c’est la volonté de Dieu ou de la source, et si elle est inscrite dans la destinée de cet organisme corps-mental.

Que signifie cette acceptation ? Nous arrivons ici à un point important. Cette acceptation signifie participer à la vie mais sans la fuir.

Et participer à la vie signifie accueillir la succession inégale des moments de plaisir, de douleur ou de mécontentement. Il se peut que la société elle-même accepte ou rejette certaines de vos actions. La participation à la vie implique donc que surviennent les joies et les peines, les plaisirs et les souffrances et même les blessures causées par les actions d’autrui. Mais si l’on accepte cela comme étant le fait de personne, quel est le résultat de cette acceptation ? Ce qui en résulte, à mon avis, c’est que le sage participe à la vie sans jamais la fuir. Il contribue à

prendre part à la vie, ce qui signifie accepter que survienne bonheur, tristesse, plaisir souffrance ou blessure. Tout cela continue, mais il ne porte pas le poids de l’orgueil, de la culpabilité, de la haine de la jalousie ou de l’envie ;Vous comprenez ! C’est l’avantage de cette simple acceptation.

Qui entreprend cette quête spirituelle ?

La recherche et l'Ego

Qui entreprend la recherche spirituelle ? Cette quête est qualifiée de spirituelle, mais qui entreprend cette démarche ?

Strictement parlant, qui entreprend une quête, quelle qu’elle soit ?

Je répondrai qu’en vérité, il n’y a personne qui cherche car la quête appartient au domaine du faire ou de l’agir.

Si on accepte que personne ne cherche, cela signifie que la quête entreprise fait partie intégrante de la vie. Peu importe la nature de cette recherche. Si cette recherche concerne l’argent, cela signifie que cet organisme corps mental, par l’intermédiaire duquel cette recherche d’argent s’effectue, a été spécifiquement programmé pour entreprendre une telle démarche. Si quelqu’un pense être à la recherche du pouvoir ou de la célébrité, c’est en fait cet organisme corps mental a été spécialement programmé dans ce but. Donc, célébrité, pouvoir ou argent ne sont recherchés que par des organismes corps mental programmés en ce sens.

Qui entreprend réellement cette recherche ? C’est l’énergie qui en est l’agent. Une quête spirituelle a lieu au sein d’un organisme corps mental particulier car celui-ci a été programmé pour ce type de quête. C’est l’ego qui s’empare de cette action en déclarant : « Je suis le chercheur, c’est moi qui recherche l’argent ou c’est moi qui veux de l’argent »., « Je me moque de l’argent ou du pouvoir, ce que je veux, c’est Dieu, c’est connaître Dieu ». L’essentiel de mon propos, c’est que la quête se produit mais qu’il n’existe véritablement pas de chercheur individuel autre que l’ego qui est lui-même une fiction.

Où est cet ego ? C’est ce que je réponds quand quelqu’un vient me voir en affirmant : « Je veux la destruction car les maîtres me disent que là est le problème. Alors, je leur dit, très bien ! Montrez-moi votre ego que je l’anéantisse sous vos yeux !

Il n’y a pas d’ego qui puisse être désigné parce que l’ego n’existe pas en tant que chose ou objet. C’est une fiction créée par l’hypnose divine qui fait qu’il y a un ego qui pense être l’auteur d’une action et qui considère entre autre ego comme auteur d’autres actions. Vous me suivez !

L’ego est celui qui cherche, et donc, même le chercheur spirituel c’est l’ego.

L’essentiel de mon propos peut se résumer ainsi Qui est ce qui doit entreprendre qu’il n’est pas l’acteur, que personne n’est acteur et que l’action se produit par l’intermédiaire d’un organisme corps-mental, selon la volonté de Dieu ou la volonté de la source ou selon la loi cosmique. C’est l’ego lui-même qui doit réaliser qu’il n’est pas celui qui agit.

Mais il pourrait prendre peur ?

Oui mais comment cet ego comprend t-il qu’il n’est pas celui qui agit ? Il parvient à cette compréhension après enquête basée sur son expérience personnelle, qu’aucune action qu’il pensait être son action ne se trouve être la sienne. Il se doit de faire cette enquête qui doit

découler de son expérience personnelle. L’ego se doit d’explorer lui-même toute action qu’il considère être la sienne. Personne ne peut le faire pour lui car cela ne lui serait d’aucune aide. L’ego en quête de paix dans la vie doit, par sa propre expérience, en venir à la conclusion qu’aucune des actions qu’il pensait lui appartenir n’est effectivement la sienne. Il doit donc examiner chacune de ses actions, l’une après l’autre, honnêtement et de façon exhaustive et se demander : « Quelle est l’origine de cette action que je crois mienne, ai-je décidé de façon soudaine et spontanée de faire ce que j’ai fait, ou cette action a-t-elle pris son origine dans une pensée ou dans quelque chose que j’aurai vu ou entendu et, totalement hors de mon contrôle ». En réalité, l’action a été déclanchée par quelque chose sur quoi je n’ai aucun pouvoir. A l’examen du déroulement de l’action, je réalise que je n’ai aucun pouvoir sur ce processus ni sur son déclanchement, qu’il n’y a donc rien qui dépende de ma volonté. Après enquête basée sur son expérience personnelle, l’ego parvient à la conclusion que toute action qu’il a examinée s’avère ne pas être son action, à ce moment là, l’ego a un problème. Il se demande : si j’ai examiné plusieurs actions et qu’aucune action ne s’est avérée être mon action, c'est-à-dire que, s’il n’y a pas d’action qui soit mon action, est-ce que ce moi est réellement nécessaire pour que des actions se produisent.

S’il n’est pas nécessaire, les autres moi non plus !

L’ego se rend compte alors que la vie se produit et s’écoule d’elle-même sans être le résultat de la somme des actions des différents ego. En fait, les ego ne sont pas fondamentalement nécessaires à la vie pour qu’elle suive son cours. L’ego parvient donc à la conclusion qu’au lieu d’avoir l’impression de vivre sa propre vie, en réalité, c’est la vie qui est vêcue au travers de chaque organisme corps-mental humain. Autrement dit, l’ego lui-même doit aboutir à la conclusion qu’il n’est pas nécessaire pour que la vie se produise.

Mais alors cela signifie aussi que je devrai essayer de développer une relation amicale avec cet ego, au lieu d’essayer de le combattre ?

Vous êtes l’ego, avec qui allez-vous développer cette amitié ?

Mais si cela signifie que je doive me débarrasser de mon ego alors...

Mais vous êtes l’ego, là se trouve le problème fondamental. Qui doit se débarrasser de l’ego. Seul l’ego peut découvrir que l’ego n’est pas nécessaire. En fait, sa disparition vient au moment où il se rend compte qu’il n’est pas indispensable et que la vie se déroule très bien sans lui. Qu’il pense être l’acteur ou non, elle s’écoule de toute façon.. De ce fait et à mon sens, la destruction de l’ego n’est rien d’autre que cet ego arrivant lui-même à la conclusion après examen de ses actions, qu’aucune action ne nécessite un moi pour la diriger. La disparition de l’ego survient. Lorsque celui-ci comprend véritablement, d’après son expérience personnelle, qu’il n’est pas indispensable pour que quoi que ce soit se produise. Cette compréhension constitue en elle-même la destruction de l’ego. Autrement dit, l’ego doit se détruire lui-même par le biais de l’acceptation totale qu’il n’existe pas d’acteur individuel.

Le mental pensant et le mental pragmatique

Le mental pensant et le mental pragmatique

Le mental pensant est l’ego, et le mental pragmatique est cet aspect de l’esprit qui ne s’occupe que de l’accomplissement du travail en cours. C’est le mental pensant qui réfléchit en terme de succès ou d’échec, de récompense ou de punition.

Quand le sentiment d’être un individu agissant est détruit, ce qui reste de l’ego, comme dans le cas d’un sage, est une simple identification à un organisme corps-mental en tant qu’entité pourvue d’un nom.

Chez celui que l’on considère comme étant un sage, le sentiment d’être la personne qui agit est détruit mais ce qui reste, c’est une identification à un nom et à une forme. Celle-ci doit perdurer,autrement comment le sage ferait-il pour vivre au jour le jour ! Le sage vie donc le

reste de sa vie associé à un nom et à une forme séparée en tant qu’entité distincte des autres. En ce qui concerne les organismes corps-mental, cette séparation est toujours là, le mental pragmatique reste nécessaire au bon fonctionnement de l’organisme corps-mental. C’est pourquoi, dans le cas du sage, l’identification au nom et à la forme en tant qu’entité séparée douée d’un mental pragmatique se maintient tout au cours de sa vie.

Ce qui, dans l’ego du sage est entièrement détruit est le mental pensant. Celui-ci n’est rien d’autre que le sentiment d’être personnellement celui qui agit. Donc, voyez-vous, l’ego continue à fonctionner avec son mental pragmatique mais sans aucun sentiment d’être l’auteur des actions. L’ego n’a donc plus besoin de s’inquiéter d’être tué s’il accepte totalement le fait qu’il n’est pas celui qui agit. Je dis donc à cet ego : « Non seulement tu continueras à vivre, alors que le sentiment d’individu agissant est détruit, mais tu vivras également dans une paix immense aussi longtemps que l’organisme corps-mental sera en vie. Cette paix immense vient de l’absence d’orgueil, de culpabilité, de haine d’envie et de jalousie. Leur absence contribue à la paix dans laquelle l’ego du sage continue à vivre. L’ego n’a donc plus besoin de se tourmenter au sujet de la disparition du sentiment personnel d’agir.

La vie devient donc facile

La vie devient plus simple mais pas nécessairement plus facile. Que la vie devienne facile ou difficile dépend de la volonté de Dieu et de la destinée de l’organisme corps mental. La vie continue d’être ce qu’elle est censée être, selon la volonté de Dieu. Ce qui change après la compréhension, la réalisation du soi ou l’illumination, selon le terme qui vous convient, c’est que la vie devient plus simple. Pourquoi cela ? Parce qu’elle se déroule dans l’absence du fardeau de l’orgueil, de la culpabilité, de la haine, de l’envie et de la jalousie. La vie devient beaucoup plus simple, pas particulièrement facile. Elle n’est pas forcément facile, qu’elle le devienne ou non dépend de la volonté de Dieu et de la destinée de l’organisme corps-mental.

Connaissance et inconnaissance

Connaître ou ne pas connaître implique une relation sujet-objet. Le sujet connaît et comprend l’objet. Il ne peut donc pas y avoir de connaissance ou d’inconnaissance sans relation sujet-objet. Par conséquent, vous ne pouvez connaître la source ou Dieu si vous préférez. Ceci est tout le problème. L’être humain veut connaître Dieu, il veut savoir sur quelle base Dieu fonctionne voyez-vous ! Qui veut connaître les bases sur lesquelles Dieu fonctionne ? Un objet ! Fondamentalement, qu’est ce qu’un être humain ? Il est avant tout un objet. En fait, que se passe t-il ? Un objet veut savoir sur quelle base le sujet fonctionne, ce qui est impossible car il n’y a pas de relation sujet-objet. Et quand l’objet veut savoir, ce qu’il fait, c’est usurper la subjectivité du pur sujet. Pire encore, l’objet transforme le pur sujet en un objet que ce pseudo-sujet veut connaître, vous comprenez !

C’est là que les ennuis commencent ?

C’est pourquoi je dis que s’il y a jamais eu un péché originel, c’est bien celui-ci. Un objet usurpant la subjectivité du pur sujet et transformant ce pur sujet en objet afin de le connaître. Ceci est proprement impossible.

L'illumination

L’illumination arrive, la compréhension arrive, quelle est cette compréhension ? La compréhension que l’être humain n’est pas celui qui agit.

Et vous êtes en train de me dire qu’il n’y a rien que nous puissions faire ?

Si cette compréhension arrive, c’est uniquement parce que c’est la volonté de Dieu et la destinée de cet organisme corps-mental, parce que le fondement même de la non-dualité c’est qu’il n’y a pas d’individu qui agisse. Si cette compréhension doit se produire, elle se produira. Et si elle n’est pas sensée se produire, elle ne se produira pas.

Ceci est plutôt difficile à accepter... ? Ca l’est pour l’ego, et c’est sensé être difficile, autrement tout le monde serait un sage, voyez-vous !

Qui s’en soucie ?

L’ego arrive, en fin de compte, à la conclusion qu’il n’est véritablement pas l’auteur de ses actions. Par conséquent, cette conclusion l’amène à réaliser qu’il ne peut parvenir à l’illumination. Quand l’ego atteint ce stade de compréhension, qu’il n’est pas celui qui agit et qu’il ne peut pas atteindre l’illumination, alors, la compréhension arrive à un point où l’ego dit : « Qu’est ce que ça peut faire qu’il y ait illumination ou non ! ». « Qu’est ce que ça peut faire qu’elle arrive ou pas. Je ne m’en soucie pas car je ne suis pas celui qui agit ». La sensation d’être l’auteur individuel de ses actions est démolie.

Qu’est ce que ça peut faire est une étape, l’étape finale que l’ego atteint quand il y a acceptation totale que la compréhension définitive ne dépend pas de lui. Il abandonne donc au pouvoir qui a initié la quête, le soin d’y mettre fin le moment venu.

Goûtez la vie

Apprécier la vie, selon ma conception, c’est accepter la vie telle qu’elle se présente moments après moments, tout en sachant que l’on n’a aucun pouvoir sur elle. Bien sûr que l’on doit jouir de la vie en ce sens qu’on l’accepte telle qu’elle survient. Parfois dans la souffrance, parfois dans la joie, tout en sachant que, ni l’un ni l’autre ne dure très longtemps

Ramesh Balsekar

Rencontre du 3ème type avec l'Advaita

Le nihilisme euphorique de Ramesh Balsekar

Entretien avec Ramesh Balsekar mené par Chris Parish

Imaginez que vous vous réveillez un jour dans un autre monde. Comme vous vous frottez les yeux pour vous habituer à la lumière très vive, vous voyez que ce monde n'est, à bien des égards, pas très différent du nôtre.
Tout autour de vous il y a des créatures qui, à vos yeux, ont un aspect identique aux êtres humains avec qui vous avez l'habitude de partager ce monde. Vous les regardez poursuivre leurs activités quotidiennes, vivant leurs vies, conversant les uns avec les autres, faisant la multitude de choix et de décisions inhérentes à la vie. Cette image paraît rassurante, bien familière et tout à fait normale.
Mais bientôt vous découvrez que, dans ce monde-là, les choses ne sont pas forcément comme elles paraissent. Car ce ne sont pas des êtres humains. Non, ce sont des « organismes corps-esprit » qui n'ont pas, comme leurs homologues humains, la capacité de faire des choix ou de prendre des décisions. En fait ces organismes n'ont rien de semblable à ce que nous nommons libre-arbitre. Les scénarios de leurs vies entières ont été gravés dans la pierre longtemps avant leur naissance, ce qui ne leur laisse aucune autre possibilité que d'accomplir mécaniquement les actions résultant de leur programmation. On pourrait dire que ces créatures apparemment humaines ne sont pas trop différentes de machines. Alors qu'elles semblent se comporter comme tout individu libre pensant ordinaire, activement engagé dans la vie quotidienne, bizarrement une fois qu'on les interroge, elles soutiennent qu'elles n'agissent absolument pas. En fait, dans ce monde étrange, elles affirment qu'il n'y a pas « d'agissants ». En plus, personne dans ce monde n'est jamais responsable de quoi que ce soit. Même s'il semble qu'un de ces êtres fait du mal à un autre, il n'y a aucun sentiment de regret et aucun blâme n'est infligé. Si vous deviez interroger un de ces organismes corps-esprit sur cette question, la réponse serait qu'il n'y a personne, que rien ne s'est passé. L'éthique est un concept inconnu ici. Les lois de la nature ne semblent pas s'appliquer dans ce meilleur des mondes. Peut-être ont-elles été réécrites, car ces êtres semblent quand même observer quelques lois étranges. Vous vous demandez où vous pouvez bien être. Mais vous n'êtes pas sur Terre. Vous avez atterri sur la planète Advaita.

J'étais venu à Bombay pour interviewer Ramesh Balsekar, un des enseignants contemporains les plus connus du Védanta Advaita.
Ramesh Balsekar vit au coeur de cette ville immense et chaotique, dans un quartier chic face à la mer, où, d'après mon chauffeur de taxi, vivent beaucoup de personnalités importantes. Le gardien de son immeuble déduit automatiquement qu'en tant qu'occidental je venais voir le maître, et me dirigea vers un étage élevé où Balsekar occupe un spacieux et confortable appartement. Impeccable, dans sa tenue indienne traditionnelle, Balsekar, hôte courtois, me salue chaleureusement. Son comportement est radieux et animé, et j'ai du mal à croire qu'il a quatrevingts ans.

Ramesh Balsekar a un parcours inhabituel pour un gourou. Éduqué en occident, il eut une carrière professionnelle très réussie, prenant sa retraite de son poste de président de la Bank of India à l'âge de soixante ans. Même s'il affirme avoir toujours eu un penchant à croire au destin, ce n'est qu'après sa retraite qu'il commence sa quête spirituelle, ce qui l'amène rapidement à son gourou, le très renommé maître de l'Advaita Védanta, Sri Nisargadatta Maharaj. Nisargadatta était un maître fulgurant, connu en occident dans les années soixante-dix grâce à la publication de I Am That (Je suis cela), la version anglaise de ses dialogues, qui devînt un classique spirituel moderne. Moins d'un an après sa rencontre avec Nisargadatta, alors qu'il traduit pour son gourou, Balsekar parvient soudain, à ce qu'il appelle « l'ultime connaissance » - l'éveil-. D'après Balsekar, Nisargadatta lui donne l'autorisation d'enseigner juste avant de mourir et, depuis ce moment, Balsekar n'a de cesse de partager son message en tant que successeur du célèbre gourou. Balsekar a publié de nombreux livres de ses enseignements et a enseigné en Europe, aux Etats-unis et très fréquemment en Inde. Il tient satsang (audience avec un maître spirituel) dans son appartement tous les matins où un flux régulier, presque exclusivement, d'occidentaux, trouve son chemin jusqu'à Bombay pour le voir. 

Au début nous voulions interviewer Balsekar non seulement parce qu'il est un enseignant populaire et influent de l'Advaita - avec des élèves qu'il a autorisés à enseigner à leur tour en toute autonomie - mais aussi parce qu'il est considéré par beaucoup comme le successeur d'un des maîtres de l'Advaita les plus reconnus des temps modernes. Cependant, nous avons vite réalisé en étudiant les écrits de Balsekar, qu'il enseigne une forme de l'Advaita assez inhabituelle et peut-être même excentrique qui, nous devons l'admettre, nous a conduit à des conclusions qui nous semblent douteuses et dérangeantes. Car, alors que le penchant déterministe de la pensée indienne a été longtemps critiqué, il apparaît que Balsekar a poussé ce fatalisme vers un extrême sans précédent. Le désir d'explorer ces zones troubles, comme notre intérêt général dans les enseignements de l'Advaita, m'ont finalement porté jusqu'à Bombay pour parler avec lui. Déjà anticipant une rencontre difficile lorsqu'on nous servit le café et que nous nous installions confortablement dans son salon, si je regarde en arrière maintenant, il devient absolument clair qu'en aucune façon, je n'aurais pu me préparer au dialogue qui allait suivre.

WIE:Vous êtes de plus en plus connu comme enseignant de l'Advaita Védanta, en Inde comme en occident. Pouvez- vous nous décrire ce que vous enseignez ?

RAMESH BALSEKAR: Je peux le dire en une phrase, vraiment. La seule phrase sur laquelle est fondé tout mon enseignement : « Que ta Volonté soit faite». Ou comme le disent les Musulmans, « Inch Allah » - « S'il plaît à Dieu ». Ou bien, en paroles du Bouddha : « Les événements arrivent, les actions sont faites, il n'y a pas d'agissant individuel/d'individu qui agit ». Voyez vous, le conflit de base dans la vie est : « Tout ce que je fais est bien, donc je veux ma récompense ; lui ou elle fait toujours quelque chose de mal et devrait être puni. » C'est de cela qu'il est question dans la vie, n'est-ce pas ? W

WIE: C'est vrai que cela arrive certainement très souvent.

RB: Voilà la base de ce que j'ai observé. Tout le problème de ce que quelqu'un dit, « Moi, j'ai fait quelque chose et je mérite une récompense, ou lui, il a fait quelque chose et donc je veux le punir pour cela ».

WIE: Comment amenez vous les gens à cette idée :« il n'y a pas d'agissant individuel/d'individu qui agit »?

RB: C'est très simple. Analysez n'importe quelle action que vous considérez comme votre action, vous allez trouver que c'est la réaction du cerveau à un événement extérieur sur lequel vous n'avez aucun contrôle. Une pensée arrive - vous n'avez aucun contrôle sur quelle pensée va arriver. Une chose est vue ou entendue - vous n'avez aucun contrôle sur ce que vous allez voir ou entendre par la suite. Tous ces événements, sur lesquels vous n'avez aucun contrôle, arrivent. Et ensuite que se passe-t-il ? Le cerveau réagit à la pensée ou à la chose qui a été vue, entendue, goûtée, sentie ou touchée. La réaction du cerveau est ce que vous appelez « votre action ». Mais en fait, ce n'est simplement qu'un concept.

WIE: Alors quelle est la différence entre les pensées, sentiments et actions d¹une personne éveillée et celles d¹une personne non éveillée ?

RB:Il se passe la même chose. La seule différence est que dans le cas du sage, il comprend que les choses se passent ainsi. Et donc il sait que rien n'est fait par lui - simplement tout arrive. Le sage sait que «ce n'est pas moi qui agis». Mais une personne ordinaire va dire, « je fais ceci ou il ou elle fait cela. Donc je veux ma récompense et je veux qu'il ou elle soit puni ». La récompense ou la punition dépend de l'idée que moi, lui ou elle agissons.

WIE: D'après ma propre expérience, je peux comprendre que nous n'avons aucun contrôle sur quelle pensée où quelle émotion va surgir. Mais parfois une action s'ensuit et parfois non, et il me semble qu'il y a une très grande différence entre la simple émergence d'une pensée et une action qui affecte une autre personne.

RB:L'action est le résultat de la réaction du cerveau à la pensée. S'il arrive que la pensée a simplement été témoignée et le cerveau ne réagit pas à la pensée, alors il n'y a pas d'action.

WIE: Mais si, comme vous dites, il n'y a personne qui décide comment réagir, alors quelle est la cause qui fait que l'action se produit ou non ?

RB:Une action arrive si c'est la volonté de Dieu que cette action se passe. Si ce n'est pas la volonté de Dieu, l'action ne se fait pas.

WIE: Est ce que vous êtes en train de dire que chaque action qui se fait est la volonté de Dieu ?

RB:Oui - c'est la volonté de Dieu.

WIE: Agissant à travers une personne ?

RB:À travers une personne, oui.

WIE: Qu'elle soit éveillée ou non ? Autrement dit, à travers tous ?

RB:C'est juste. La seule différence, comme je le disais, c'est que l'homme ordinaire pense, « cette action est mienne », alors que le sage sait que l'action n'appartient à personne. Le sage sait que « les actes sont faits, les événements arrivent, mais il n'y a pas d'agissant individuel ». C'est l'unique différence pour ce qui me concerne. À la différence du sage, la personne ordinaire croit que les actes qui arrivent à travers cet organisme corps-esprit est le fait de l'individu, voilà la seule différence. Donc comme le sage sait qu'aucune action n'est de son fait, s'il arrive qu'une action blesse quelqu'un, il fera tout ce qu'il peut pour aider la personne blessée mais il n'y aura aucun sentiment de culpabilité.

WIE: Voulez-vous dire que si un individu agit de manière à finalement faire du mal à un autre, alors la personne qui a agi, ou comme vous dites

cet « organisme corps-esprit» n'est pas responsable ?

RB:Ce que je suis en train de dire c'est que vous savez que « je » ne l'ai pas fait. Je ne dis pas que je ne suis pas désolé d'avoir fait du mal a quelqu'un. Le fait que quelqu'un a été blessé produira un sentiment de compassion et cette compassion me conduira à tout essayer pour soulager la douleur. Mais il n'y aura pas de sentiment de culpabilité : Ce n'est pas moi qui ai agi ! L'autre aspect de cela, c'est que lorsqu'il arrive une action que la société loue et pour laquelle elle me récompense, je ne dis pas que cela ne provoquera pas un sentiment de bonheur. C'est juste que la compassion émerge en conséquence d'une peine, de la même façon qu'une sensation de satisfaction ou de bonheur émerge en conséquence d'une récompense. Mais il n'y aura pas de fierté.

WIE: Mais voulez-vous dire que littéralement si je frappe quelqu'un, ce n'est pas moi qui agis ? Je veux juste clarifier ce point.

RB:La réalité de base, le concept de base reste inchangé : vous frappez quelqu'un. Après s'ajoute le concept que tout ce qui arrive est la volonté de Dieu, et en référence à chaque organisme corps-esprit la volonté de Dieu est le destin de chaque organisme corps-esprit.

WIE: Je pourrais donc dire, « C'était la volonté de Dieu que j'agisse ainsi; ce n'est pas ma faute. »

RB:Bien sûr. Une action se passe parce que tel est le destin de l'organisme corps-esprit qui agit, et parce que telle est la volonté de Dieu. Et les conséquences de cette action sont aussi le destin de l'organisme corps-esprit. Si une bonne action se produit, c'est le destin. Par exemple nous avions une Mère Teresa. L'organisme corps-esprit appelé « Mère Teresa » était programmé de telle façon qu'il ne faisait que de bonnes actions. Alors le déroulement de ces bonnes actions était le destin de l'organisme corps-esprit appelé Mère Teresa. Et les conséquences furent un Prix Nobel, des récompenses, des prix et des donations pour ses oeuvres. Tout cela était le destin de l'organisme corps-esprit appelé Mère Teresa. Et à l'opposé, il existera un organisme psychopathe, programmé par la même source de façon à ce qu'il n'en émerge que du mal ou de la perversion. L'accomplissement de ses actions perverses et mauvaises est le destin de l'organisme corps-esprit que la société appellera psychopathe. Mais le psychopathe n'a pas choisi d'être psychopathe. En fait il n'y a pas de psychopathe ; il n'y a qu'un organisme corps-esprit psychopathe dont le destin est de commettre des actes malsains et pervers. Et les conséquences de ces actes sont aussi le destin de cet organisme corps-esprit là.

WIE: Est ce que vous dites que tout est prédestiné ? Que tout est préprogrammé depuis la naissance ?

RB:Oui. J'utilise le terme « programmer » pour faire référence aux caractéristiques inhérentes à l'organisme corps-esprit. Pour moi «programmer » signifie : les gènes plus le conditionnement par l'environnement. Vous n'aviez pas le choix des parents particuliers qui vous ont fait naître, et donc vous n'aviez pas le choix de vos gènes. Pareillement, vous n'aviez pas le choix de l'environnement spécifique de votre naissance. Donc vous n'avez pas le choix de vos conditionnements d'enfant reçu dans cet environnement, cela comprend le conditionnement à la maison, dans la société, à l'école, et à l'église. Les psychologues disent que notre conditionnement de base nous l'avons reçu en totalité avant l'âge de trois ou quatre ans. Il y en aura d'autres, mais le conditionnement de base qui crée la personnalité est composé des gènes plus le conditionnement de l'environnement. J'appelle cela

programmation. Chaque organisme corps-esprit est programmé d'une façon unique. Il n'y en a pas deux pareil.

WIE: Oui, mais n'est-il pas vrai que deux personnes avec des programmations très semblables, pourront cependant se développer l'un et l'autre de manière très différente ?

RB:C'est juste. C'est pour cela que j'utilise deux expressions : l'une est programmation en soi des organismes corps-esprit ; et l'autre est destin. Le destin est la volonté de Dieu par rapport à un organisme corps-esprit particulier, gravé au moment de la conception. Le destin d'une conception peut être de ne pas naître du tout - dans ce cas, il y a avortement. Tout cela est un concept, ne vous y trompez pas. C'est mon concept.

WIE: Vous dites que c'est un concept et bien sûr, toute parole est concept, mais comment savoir si ce concept représente la vérité ? J'ai tendance à penser que chacun a sa responsabilité individuelle et bien qu'il y ait un certain degré de conditionnement dont nous héritons, nouspouvons toujours choisir comment nous réagissons. Un individu peut transcender des aspects de son conditionnement dans lesquels un autre restera bloqué toute sa vie. Comme cela se passe ainsi, je dirai que cela est dû à la volonté de l'individu de transcender son conditionnement et d'y réussir.


RB:Mais si cela se passe, cela peut-il arriver sans la volonté de Dieu ? Prenons deux personnes : l'une essaie de surmonter son handicap et y arrive ; l'autre n'y arrive pas. Je dirais que s'il y en a un qui y arrive et l'autre qui échoue, c'est à cause du destin de chacun des deux organismes corps-esprit - par la volonté de Dieu.

WIE: Mais ne pourrions-nous pas tout autant dire que c'est la volonté de Dieu de donner à chaque individu le libre-arbitre de ses décisions ?

RB:Non. Voyez vous, je vous pose la question suivante : Quelle volonté à l'avantage ? Celle de l'individu ou celle de Dieu ? D'après votre propre expérience, jusqu'à quel point le libre-arbitre l'emporte?

WIE: Enfin je trouve que la volonté individuelle peut clairement l'emporter par moments.

RB:Sur la volonté de Dieu ? Si vous voulez quelque chose et vous travaillez pour l'obtenir et l'obtenez, si cela se passe c'est que votre volonté coïncide avec la volonté de Dieu.

WIE: Prenons l'exemple d'un individu qui devient un drogué et qui le reste toute sa vie. On pourrait très bien soutenir qu'il a choisi d'aller contre la volonté de Dieu et y est arrivé - justement parce qu'existe le libre-arbitre.

RB:Mais que vous l'acceptiez ou non est en soi la volonté de Dieu, comprenez-vous ? Que vous acceptez la volonté de Dieu ou que vous n'acceptez pas la volonté de Dieu, est en soi la volonté de Dieu !

WIE: Dire que tout est préprogrammé, que tout est destin et que le choix n'existe pas, ressemble à une forme extrême de réductionnisme. Dans cette perspective, les êtres humains sont comme des ordinateurs ; tout ce qui nous concerne est déjà totalement fixé.

RB:Oui, c'est exactement ainsi.

WIE:Mais pour moi dans cette vision, il manque le coeur humain. Nous ne serions alors que des machines - les choses ne font que nous arriver. Il n'y a rien que nous puissions faire, rien que nous puissions changer.

RB:Exactement, oui !

WIE: Mais cela peut mener à une profonde indifférence à la vie.

RB:Oui, et si cela était le cas, ce serait merveilleux !

WIE: Vraiment ! Merveilleux ?

RB:Mais c'est le but ! Bien sûr. Ainsi vous pouvez dire que tout ce qui arrive est accepté. Alors il n'y a plus de malheur ; il n'y a plus de misères, plus de culpabilité, plus d'orgueil, plus de haine, plus de jalousie. Qu'y at- il de mal à cela ? Et comme je vous l'ai déjà dit les actions se font à travers l'organisme corps-esprit, et si l'individu découvre qu'une action a blessé quelqu'un, la compassion survient.

WIE: Mais ça ne vous paraît pas un peu étrange d'aller blesser quelqu'un et d'avoir de la compassion pour cette personne après coup ? Ne serait-ce pas mieux de ne pas faire du mal en premier lieu ?

RB:Mais vous n'avez aucun contrôle sur cela ! Si vous pouviez-le contrôler, vous ne le feriez pas.

WIE: Mais si on croit avoir le contrôle, plutôt que de croire qu'on ne l'a pas, on pourrait choisir de ne pas le faire !

RB: Alors pourquoi l'être humain n'exerce-t-il pas le contrôle sur chacune des actions qu'il produit? Je vais vous poser une question. L'être humain a, de toute évidence, beaucoup d'intelligence, tellement d'intelligence qu'un minable humain a été capable d'envoyer un homme sur la lune.

WIE: Oui, c'est vrai.

RB:Et il a aussi l'intelligence de savoir que s'il fait certaines choses, les conséquences seront terribles. Il a l'intelligence de savoir que s'il produit des armes nucléaires ou chimiques, les gens vont les utiliser et de terribles choses vont arriver au monde. Il en a l'intelligence alors, si le libre-arbitre existe, pourquoi le fait il? Pourquoi a-t-il réduit le monde à ce qu'il est, s'il a un libre-arbitre ?

WIE: J'admets, que la situation que vous décrivez est évidemment insensée. Mais je dirai que cela est dû au fait que les gens sont faibles. Et je suis persuadé que les gens peuvent changer s'ils le veulent - si cela compte pour eux.

RB:Alors pourquoi ne le font-ils pas?

WIE:Il y a des gens qui changent, mais comme je l'ai dit, malheureusement, il semble que la plupart des gens ont trop peu de volonté. Avoir du libre-arbitre ne garantit pas que nous allons agir intelligemment. Comme dans l'exemple que vous venez de donner, il est clair que les gens choisissent souvent de faire des choses très destructrices.

RB:Si vous êtes en train de dire que nous avons la libre volonté de détruire le monde, cela veut dire que nous détruisons le monde parce que nous le voulons - en sachant très bien que le monde va être détruit ! Le libre-arbitre signifie que nous voulons le faire.

WIE: Je pense que le problème est plutôt que les gens ne prennent pas en compte les conséquences de leurs actions. Souvent ils ne pensent qu'à eux-mêmes, sans considérer où leurs actions pourraient aboutir.

RB:Mais l'être humain est formidablement intelligent. Pourquoi ne pensent-ils pas? Ma réponse est qu'ils ne sont pas censés le faire !

WIE: Quand vous dites « pas censés le faire », que voulez-vous dire?

RB:Ce n'est pas la volonté de Dieu que les humains pensent dans ces termes. Ce n'est pas la volonté de Dieu que les êtres humains soient parfaits. La différence entre le sage et la personne ordinaire est que le sage accepte ce qui est comme volonté de Dieu, mais - et ceci est important - cela ne l'empêche pas de faire ce qu'il pense doit être fait. Et ce qu'il pense doit être fait dépend de sa programmation.

WIE: Mais pourquoi le sage « ferait-il ce qu'il pense doit être fait » si, comme vous l'avez déjà expliqué, il sait que ce n'est pas lui qui pense en premier lieu.

RB:Vous voulez savoir comment une action se produit ? La réponse est que l'énergie dans cet organisme corps-esprit produit une action correspondant à sa programmation.

WIE: Alors l'action, comme vous le décrivez, ne fait que passer à travers la personne.

RB:Elle se déroule, oui. L'action se produit. C'est exactement ce que je suis en train de dire - pour revenir aux paroles du Bouddha « les événements arrivent, les actions se font. »

WIE: Cependant de ce que je sais des paroles du Bouddha est qu'il affirmait toujours que l'individu était personnellement responsable de ses actes. N'est-ce pas la base de tout son enseignement sur le karma, sur la loi de cause à effet ?

RB:Pas le Bouddha !

WIE: Mon impression est que le Bouddha enseignait beaucoup la notion «d'action juste ». Il semblait très concerné par ce que faisaient les gens et insistait pour que les gens fournissent l'effort nécessaire pour changer.

RB:Ceci est une interprétation postérieure du Bouddhisme. Les paroles du Bouddha sont très claires. Qui contrôle ce qui se passe ? Dieu est celui qui contrôle ! Comme nous l'avons vu, ceci est à la base de toute religion. Et pourtant, pourquoi y a-t-il des guerres de religions, si la base de toutes les religions est la même ? Ce sont les interprétations qui sont la cause de ces guerres ! Et comment tout cela pourrait-il arriver si ce n'est par la volonté de Dieu ?

WIE: Il est clair que vous pensez que tout ce que nous faisons est par la volonté de Dieu. Mais il me semble que cela n'a vraiment du sens que chez l'individu qui est arrivé à la fin de son chemin spirituel - qui est arrivé à la fin de l'ego - parce que les actions d'une telle personne ne sont pas égocentriques et par cela ne sauraient être une distorsion de la volonté de Dieu. Mais tant qu'il n'est pas arrivé à cet état, si un individu agit mal envers un autre, ce peut être par réaction compulsive parce qu'il est égoïste. Si ce que vous dites est vrai cela peut être utilisé comme justification pour tout comportement déplaisant ou agressif. On pourra simplement dire, « Tout est la volonté de Dieu. Ça n'a aucune importance ! »

RB:Je sais, mais c'est la vérité. Votre vraie question est : « PourquoiDieu a-t-il crée le monde tel qu'il est ? » Mais voyez-vous, un être humain n'est qu'un objet créé qui fait partie de la totalité de la manifestation issue de la Source. Alors ma réponse est : un objet créé ne peut jamais connaître son créateur ! Je vais vous donner une métaphore. Imaginons que vous peignez un tableau, et dans ce tableau, vous peignez un personnage. Puis ce personnage veut savoir, premièrement, pourquoi en tant que peintre, avez-vous choisi de peindre ce tableau-là et deuxièmement, pourquoi vous avez rendu votre personnage si laid ! Vous voyez, comment est-ce possible qu'un objet créé connaisse un jour la volonté de son propre créateur ? Cependant, à mon avis, cela ne vous empêche pas de faire ce que vous croyez devoir faire ! Accepter que rien ne se fait sans la volonté de Dieu n'empêche personne de faire ce qu'il croit devoir faire. Que peut-on faire d'autre ?

WIE: Si l'on suit cette façon de raisonner, comme je le disais, ce serait assez facile d'arriver à la conclusion, « Et bien, tout est la volonté de Dieu ; rien de ce qui arrive n'a d'importance » et ensuite simplement de tout laisser tomber.

RB:Vous voulez dire, « Pourquoi ne resterai-je pas au lit toute la journée? »

WIE: Oui, pourquoi faire quelque effort que ce soit ?

RB:La réponse à cette question est que l'énergie contenue dans cet organisme corps-esprit ne lui permettra pas de rester inactif longtemps. L'énergie va continuer à produire de l'action, physique ou mentale, à chaque fraction de seconde, suivant la programmation de l'organisme corps-esprit en question et aussi selon sa destinée, qui est la volonté de Dieu. Mais cela ne vous empêche pas, vous qui pensez toujours être un individu, de faire ce que vous pensez devoir faire. Donc, ce que je suis en train de dire c'est que ce que vous croyez devoir faire dans n'importe quelle situation à n'importe quel moment, est précisément ce que Dieu veut que vous pensiez devoir faire ! En conclusion, l'acceptation de la volonté de Dieu ne vous empêche pas de faire ce que vous pensez devoir faire. Vous comprenez ? En fait, vous ne pouvez pas vous en empêcher !

WIE: J'ai lu dans une brochure écrite par plusieurs de vos élèves quelque chose qui semble pertinent à ce sujet : « Ce que vous aimez ne peut être que ce que Dieu veut que vous aimiez. Rien ne peut arriver si ce n'est par Sa volonté. » Le texte dit aussi : « Ne vous sentez pas coupable, même en cas d'adultère. Vous qui êtes la Source êtes toujours pur. »

RB:C'est ce qu'a dit Ramana Maharshi.

WIE: La Source sera peut-être toujours pure, mais encore une fois, il me semble que cette conception peut être comprise comme donnant le droit d'agir sans conscience. Vous pourriez dire, « Cela n'a aucune importance, si je commets l'adultère, aucune importance si je fais du mal à mes amis, parce que ces actions sont tout simplement arrivées». On pourrait prendre cela facilement comme la permission d'agir selon son désir, juste parce qu'il m'arrive d'avoir ce désir.

RB:Mais n'est-ce pas ce qui arrive ?

WIE: Certainement, cela arrive, mais…

RB:Voulez-vous dire qu'il en arrivera davantage ?

WIE: Cela pourrait facilement arriver plus. Je pourrais dire, « Et bien, ce que je fais n'a aucune importance maintenant. Je ne devrai pas prendre la peine de me retenir si je ressens un désir ». Vous comprenez ce que je veux dire ?

RB:D'habitude on me pose la question : « Si ce n'est pas vraiment moi qui agis réellement qu'est-ce qui m'empêche de prendre une mitrailleuse et de tuer une vingtaine de personne? » C'est bien votre question, n'est-ce pas ?

WIE: Oui mais c'est un exemple un peu extrême !

RB:Oui, prenons un exemple extrême !

WIE: Mais je trouve l'exemple de l'adultère plus intéressant, parce que la plupart des gens ne voudraient pas vraiment faire quelque chose d'aussi extrême que d'aller mitrailler le autres.

RB:Soit. C'est la même chose si nous parlons d'adultère. J'ai lu que les psychologues et les biologistes ont conclu en se fondant sur leurs recherches, que si vous trompez votre femme, vous ne devez pas vous sentir coupables. De plus en plus, le scientifique arrive à la même conclusion que le mystique, toute action trouve son origine dans la programmation.

WIE: Je peux comprendre que dans certains cas c'est peut-être vrai, mais admettons, par exemple, que j'ai cette pulsion de commettre un adultère. Je pourrais donc dire, « Cela doit être la volonté de Dieu que je le fasse, alors j'y vais » - ou bien, je pourrais me retenir et ne pas causerun tas de souffrance à mes amis. Est-ce que ça ne serait pas mieux deme retenir?

RB:Alors qui vous empêche de vous retenir ? Faites ce que vous voulez ! Qu'est-ce qui vous empêche de vous retenir ? Retenez-vous donc !

WIE: Je pense que c'est mieux de faire ainsi !

RB:C'est aussi mon point de vue.

WIE: Mais d'après vous, je pourrais tout simplement dire « Ce doit être la volonté de Dieu parce que je ressens ce désir. » et ensuite ne pas me retenir

RB:Vous dites que vous savez que vous devriez vous retenir - alors pourquoi ne vous retenez vous pas ? Si un organisme corps-esprit est programmé pour ne pas tromper sa femme, il ne le fera pas quoi qu'on lui dise. Si vous avez été programmé pour ne pas lever la main sur un autre, est-ce que vous allez commencer à tuer des gens ? Maintenant, si on passe une loi qui vous donne le droit de battre votre femme sans qu'il y ait de poursuites, allez-vous commencer à la battre ? Seulement si l'organisme corps-esprit a été programmé pour le faire, et dans ce cas, il le fait déjà. Alors comme j'ai dit, accepter la volonté de Dieu ne vous empêche pas de faire ce que vous pensez devoir faire. Faites le ! Faites exactement ce que vous pensez devoir faire !

WIE: Finalement, comment pouvons-nous dire que nous savons que c'est le destin ou la volonté de Dieu ? Tout ce que nous savons c¹est que certains événements se déroulent. Plus tard, nous pouvons rétrospectivement dire que tel événement est, « tout simplement arrivé, » et si nous le voulons nous pouvons appeler cela le destin. Mais ne serait-il pas plus juste de dire que nous ne savons pas vraiment si c'est le destin ou non ? Dire que nous ne savons pas est différent de dire « Nous savons que c'est la volonté de Dieu. » C'est, différent de dire que nous savons que tout est fixé d'avance. Voyez-vous, il me semble que vous dites que vous savez pour de bon que tout est la volonté de Dieu.

RB:Nous ne le savons pas et ça c'est le fondement ; alors si vous voulez, vous pouvez laisser tomber le concept de destin et dire que personne ne peut réellement rien savoir. Très bien ! Le concept de destin n'est pas nécessaire. Après tout, si vous acceptez que tout ce qui arrive est hors de votre contrôle, qui sera là pour se préoccuper du destin ?

WIE: Comme beaucoup de gens viennent à vous pour entendre vos conseils au sujet de leur chemin spirituel, je voudrais vous demander quelle valeur donnez-vous (s'il en est une) à la pratique spirituelle en tant que moyen d'atteindre l'éveil ?

RB:Si une sadhana (pratique spirituelle) est nécessaire, l'organisme corps-esprit est programmé pour faire une sadhana.

WIE: En d'autres termes, si cela arrive, cela arrive ?

RB:C'est exact. Parfois les gens me demandent, « Si rien n'est en mon pouvoir, est-ce que je dois méditer ou non ? » Ma réponse est très simple. Si vous aimez méditer, alors méditez, si vous n'aimez pas méditer, ne vous forcez pas.

WIE: Est-ce que la recherche spirituelle est un obstacle à l'éveil ?

RB:Oui, la quête spirituelle est le plus grand obstacle à cause de celui qui cherche. C'est le chercheur qui est l'obstacle - pas le fait de chercher ; la quête se fait d'elle-même. La quête se fait d'elle-même parce que l'organisme corps-esprit est programmé pour chercher ce qu'il cherche. Alors si la recherche de l'éveil se fait, c'est que l'organisme corps-esprit a été programmé pour cette quête. L'obstacle est le chercheur qui dit : « Je veux l'éveil. »

WIE: Comment se fait-il que beaucoup de grands sages ont parlé de l'importance de la quête ? Ramana Maharshi a dit que celui qui cherche doit désirer l'éveil autant qu'un homme qui se noie désir respirer - avec ce niveau de concentration et de sincérité là.

RB:Bien sûr. Cela veut dire qu'il faut ce genre d'intensité dans la recherche. Mais il a aussi dit : « Si vous voulez faire un effort, vous devez faire un effort ; si le destin ne l'a pas prévu, l'effort ne se fera pas ». C'est ce que Ramana Maharshi a dit. Alors vous voyez, que l'on cherche ou que l'on ne cherche pas, c'est hors de votre contrôle. Ni la recherche de Dieu, ni celle de l'argent n'est à votre crédit ou de votre faute.

WIE: Vous avez écrit dans un de vos livres qu'on est déjà arrivé à une compréhension bien profonde quand on peut dire, « Cela m'est égal que l'éveil advienne dans cet organisme corps-esprit ou non ».

RB:C'est juste. Quand il arrive à ce stade, cela veut dire que le chercheur n'est plus présent. C'est très proche de l'éveil parce que s'il n'y a plus personne pour s'en soucier, il n'y a plus de personne qui cherche.


WIE: Mais est-ce que le résultat ne pourrait pas être une indifférence incroyablement profonde - ce qui n'est pas l'éveil.

RB:Cela pourrait mener à l'éveil !

WIE: J'ai encore une question. Vous dites souvent que nous devrions « juste accepter ce qui est ».

RB:Oui, s'il vous est possible de le faire - et cela est hors de votre contrôle !

ÉPILOGUE

Comme je passai devant le gardien en trébuchant, me trouvant dans les rues animées de Bombay, mon esprit était pris dans un tourbillon. Tout en me frayant un chemin à travers la foule, je me demandai comment il était possible qu'un homme intelligent et éduqué comme Ramesh Balsekar, put réellement croire que tout est prédestiné, que même avant notre naissance, notre destin est déjà gravé dans une sorte de granite éthéré ? Peut-il vraiment être sérieux quand il insiste sur le fait que notre vie entière, avec son flot incessant de choix, de décisions et d'opportunités hasardeuses qui dirigent le cours de notre vie pour le meilleur ou pour le pire, n'est en fait, depuis le premier souffle, qu'un fait accompli? En traversant le trottoir à la recherche d'un café pour me réfugier du chaos, les tournants difficiles de notre court dialogue tourbillonnaient dans ma tête. Oui, « que Ta volonté soit faite » est l'essence de la plupart des religions, pensai-je, mais pour les grands mystiques et sages qui ont énoncé de telles paroles à travers l'histoire, la soumission à la volonté de Dieu signifiait beaucoup plus que la simple acceptation qu'il n'y a rien que personne puisse faire pour changer les circonstances de sa vie. Bien sûr traditionnellement la « volonté de Dieu » est ce que l'on nomme ce que l'on découvre une fois que l'ego a été complètement abandonné, une fois que toutes les motivations égoïstes ont été éteintes, ne laissant qu'un être complètement soumis à la volonté de Dieu, quelle qu'elle soit ! Que Jésus, ou Ramakrishna, ou Ramana Maharshi disent être soumis à la volonté de Dieu est une chose. Mais dire que c'est vrai pour tout le monde me semblait, à ce moment, être le reflet d'une forme de folie particulière et même dangereuse - une forme qui pouvait être utilisée pour justifier les comportements les plus extrêmes. La phrase de Balsekar, « Ce que vous pensez devoir faire dans n'importe quelle situation est précisément ce que Dieu veut que vous pensiez devoir faire » signifie qu'un éveillé comme le Bouddha n'exprime guère plus la volonté de Dieu qu'un meurtrier en série s'attaquant à sa prochaine victime. J'étais arrivé à cet entretien avec le pressentiment que nous aurions un certain désaccord, mais même les livres de Balsekar - dans lesquels toutes ses idées sont clairement exprimées et répétées - ne m'avaient pas préparé à la rencontre avec l'homme lui-même. Comment avait-il pu concocter tout cela, me demandais-je. Et pourquoi ? Mes pensées tournaient en rond. Je me remémorais tout ; depuis sa terrifiante revendication que même si nous blessons quelqu'un n'étant pas responsables de nos actions nous n'étions pas coupables, que même « Hitler n'était qu'un instrument à travers lequel les événements horribles qui devaient arriver sont arrivés » ; jusqu'à sa prétention, en dépit de tout bon sens, que nous n'avons pas le pouvoir de contrôler nos comportements ni d'influencer le comportement d'autrui. Et tout cela dans une description qui tient de la science-fiction des êtres humains comme « organismes corps-esprit » qui agissent uniquement selon leur « programmation ».

Soudain je vis à travers le brouillard l'enseigne accueillante d'un salon de thé. Entrant dans ce lieu, j'étais soulagé d'y trouver la sorte de calme oasis que j'espérais. C'était là, à une des nombreuses tables vides, alors que la première gorgée de thé au lait douceâtre passait mes lèvres, que je compris tout en un éclair. Je ne buvais pas de thé ! Je n'étais pas assis à cette table ! En fait, je n'étais pas celui qui était entré dans ce salon de thé. Et je n'étais pas celui qui venait de passer une heure à se tourmenter en discussion avec un homme qui à présent commençait à m'apparaître comme le seul être raisonnable. En fait, ce n'avait jamais été moi qui agissais. C'était comme si un fardeau que j'avais porté toute ma vie avait tout d'un coup été soulevé par un ballon d'air chaud, balayé pour ne plus jamais revenir. Toutes ces années, je m'étais battu pour devenir un être humain meilleur, plus honnête et plus généreux - tous ces efforts que pour renoncer à mes tendances égoïstes et agressives, à mon sentiment de supériorité - tout cela n'avait été que pure folie, et bêtise inutile fondées sur l'idée égocentrique que j'avais quelque contrôle sur ma propre destinée, et sur la présupposition ridicule que ce que j'avais fait subir aux «autres » avait une quelconque importance.
Comment pouvais-je m'être autant égaré ? Mais attendez, ce n'était même pas moi qui m'étais égaré ! Soudain, comme lorsque les nuages s'ouvrent, je pouvais voir clairement que, ce que j'avais considéré comme « ma vie », n'étais en fait qu'un processus mécanique. La personne que je pensais être n'était qu'une machine. Et le monde dans lequel je pensais vivre n'était pas, comme je le croyais, d'une complexité humaine, mais d'une simplicité mécanique, d'un ordre parfait, un déroulement mathématique de programmes mis en mouvement au commencement des temps.

Alors que la perfection clinique du plan scientifique de Dieu se révélait à moi, un frisson extatique de liberté absolue - être libre de tout soucis, de soin pour les autres, d'obligation, de culpabilité ! - se mit à parcourir mes veines comme un torrent libéré de ses barrages. Cela s'accompagnait d'une immense paix qui m'enveloppa, et de la cessation absolue de toute tension, dans cette reconnaissance que, quelle que soit l'apparente ambiguïté ou le sentiment d'insécurité que je pourrais rencontrer, dorénavant je pourrais rester assuré que quelles que soient les décisions difficiles auxquelles j'aurais à faire face, le choix que je ferais serait exactement celui que Dieu voudrait. La sensation mystérieuse d'un Inconnu qui me tiraillait depuis si longtemps s'était évaporée. J'éclatais de rire, un long rire guttural qui fit tourner la tête des clients du salon de thé, et je me dis quel jeu fantastique serait la vie si tout le monde comprenait comment tout cela fonctionne vraiment, si tout le monde pouvait au moins entrevoir un bref instant combien nous serions libres, si nous vivions tous sur la Planète Advaita

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